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  • valeriacarvetauteu

Mon précieux

Dernière mise à jour : 21 avr.


— Avant la « grande délivrance », les hommes étaient prisonniers. Reliés à un boîtier de contrôle portable, ils devaient pointer du lever au coucher. La machine enregistrait nos déplacements, nos conversations, nos opinions... Elle validait même nos repas : certains asservis avaient obligation de présenter leur assiette pour approbation !

Des cris de réprobation fusèrent autour du vieil homme.

— Si, si ! Le « cellulaire » exigeait des contrôles visuels permanents ; nos ancêtres asservis étaient obligés de poster des preuves photo ou vidéo de leurs activités pour vérification par la « Haute Meta ». S’ils se conduisaient bien, montraient des pensées conformes au « grand règlement », ils recevaient des récompenses : des petits symboles colorés sans réelle valeur mais provoquant des effets neurotoxiques très puissants.


Le vieux regarda les enfants assis autour de lui, puis les adultes placés plus loin. Il les tenait. Suspendus à ses mots, les yeux écarquillés, ils attendaient la suite avec avidité.

— Certains parents n’hésitaient pas à offrir leur enfant à la machine dès leur plus jeune âge !

Ses grands gestes et sa voix théâtrale effrayèrent un petit garçon qui se mit à pleurer. Sa mère accourut pour le prendre dans ses bras et fusilla le conteur du regard. Mais tous les autres, fascinés, se trémoussaient pour entendre la suite.

— Malheur à celui qui ne disposait pas de son connecteur. Il était considéré comme un moins que rien, un paria ! Il était exclu, rejeté de tous ! L’humanité avait enfin réussi à rassembler son troupeau en faveur d’un seul dieu : « Internet ».


Un malaise palpable parcourut l’assistance. Les spectateurs baissaient les yeux, honteux. Une femme, horrifiée par le mot interdit, le regardait une main plaquée sur la bouche. Le vieux aperçut même une larme ici ou là. Il ricana derrière sa barbe hirsute et reprit pour son auditoire.

— Et puis, il y a eu la résistance. Une poignée d’exclus révoltés ont pris les armes. Les dénommés « Antivax » ou « Gilets jaunes » ... Il y a si longtemps... A moins que ce ne soient les « Antimondialistes », un truc comme ça. Je ne sais plus... Tout est confus dans ma mémoire. Bref, ils ont réussi à provoquer une impulsion électromagnétique mondiale.

Il reprit son souffle.

— Plus de machine pour nous commander et nous abrutir !

A ces mots, une clameur enthousiaste s’éleva autour du feu. La joie et le soulagement éclairèrent à nouveau les visages.



Chaque samedi, la veillée rassemblait la communauté. Ce soir, Il avait transmis, à son tour, la parole du « monde libéré ». Les rires et les conversations retentirent autour de lui dans un joyeux brouhaha. Le vieux s’éloigna lentement, ses jambes frêles étaient percluses de douleur. Pourtant, il se pressait pour rentrer. Pendant que la veillée continuait, il aurait quelques minutes de répit. Il jeta un coup d’œil inquiet par-dessus son épaule. Aucun participant n’avait tenu à le raccompagner. Maintenant que la foule avait reçu sa dose de légende, personne ne se préoccupait du vieux.


Il ferma la porte, les fenêtres et les volets. Enfin ! Il s’agenouilla avec difficulté. Ses mains noueuses mais fébriles tâtèrent la cloison. Là, en bas, derrière la plinthe, il avait caché une petite boite. Il s’assit, dos au mur, pour soulager ses genoux. Il extirpa l’écran noir avec précaution. Il l’avait découvert l’autre jour par hasard, en fouillant la cité abandonnée. Il y a longtemps que l’on ne faisait plus attention à lui, hormis à la veillée, il n’était plus vraiment utile.


I

l appuya sur le bouton à peine discernable. L’écran s’alluma. Il serra le rectangle contre son torse pour calmer le sursaut de son cœur. C’était un miracle ! L’émotion rendait sa respiration heurtée. Vestige d’un même passé, le vieux caressait la vitre de ses doigts tremblants. La lueur émise éclaira la larme qui s’étirait sur sa joue fripée.

— Mon précieux !

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